
L’art face à l’IA
Hugues Dufour
Une machine peut-elle créer une œuvre d’art ?
Extrait gratuit · environ 5 minutes de lecture
Introduction
La tension est maintenant palpable dans la salle. La machine vient de jouer un coup particulièrement inattendu. Lee Sedol, meilleur joueur de go au monde, s’est absenté pour fumer une cigarette. Il ignore encore qu’il va perdre la partie qui l’oppose à AlphaGo, programme d’intelligence artificielle (IA) conçu par la société Google DeepMind.
En retrait de la scène, deux commentateurs reproduisent les coups sur un panneau géant, et commentent en montrant les stratégies possibles. Car le go, jeu éminemment stratégique, nécessite de faire preuve d’intuition et de créativité pour parvenir à contrôler la plus grande partie d’une surface quadrillée, le goban. Inutile de calculer tous les coups possibles, cette technique ne fonctionne pas. Chaque joueur dépose à son tour des pierres blanches ou noires. AlphaGo joue avec les noirs. Il vient de déposer une pierre dans un coin assez isolé. Cela semble, de prime abord, un mauvais coup.
Les commentateurs se font le relais de cette stratégie étonnante de la part de la machine : « C’est un coup très surprenant ! » remarque le premier. « J’ai cru que c’était une erreur », renchérit le second. Les deux compères, spécialistes du jeu de go, se moquent de la machine : « C’est comme si elle avait cliqué au mauvais endroit ! ». La machine, silencieuse, ne se vexe pas. Puis, après un temps de réflexion, l’un des deux s’exclame : « Si les noirs continuent avec ça, cela pourrait être très efficace ! ». Lee Sedol, toujours absent, termine sa cigarette à l’extérieur de la salle, ignorant tout du drame qui se joue pour sa fierté. Où est-il ? se demande-t-on. « Il est probablement allé se mettre de l’eau sur le visage pour s’en remettre ».
Les moqueries ont changé de cible. Le champion retourne sur la scène, s’assied tranquillement à sa place, à droite du plateau. C’est la deuxième fois qu’il joue contre AlphaGo. Il semble confiant. Puis, il découvre le coup de son adversaire artificiel. Son visage se décompose. Il fronce les sourcils, fait une moue gênée et dubitative, se tripote la lèvre inférieure. Signes de nervosité évidents. Vient-il de comprendre, plus rapidement que ne l’avait fait les commentateurs, que ce coup pourrait lui être fatal ? Le coup est inattendu, il s’agit même une erreur de débutant. Pourquoi la machine a-t-elle joué cela ? Jamais un professionnel n’aurait proposé un coup pareil ! La perplexité est totale, car la machine n’est pas réputée pour laisser le hasard faire son œuvre. S’agit-il d’une preuve de créativité ? Elle n’est pas réputée pour cela non plus… à moins que ce trente-septième coup ne prouve qu’elle possède une forme d’intuition ! Et si la machine était capable de concurrencer l’homme sur son propre terrain ?
Lee Sedol aura beau se débattre, il ne pourra rattraper la machine qui, avec ce fameux coup aujourd’hui enseigné dans les écoles de go, a signé sa victoire sur le champion. Ce qui est extraordinaire, c’est que ce coup n’a eu d’influence sur le cours du jeu qu’en fin de partie. Lee Sedol avait-il une chance de l’emporter ? Probablement pas. Nous sommes en mars 2016, à Séoul, et le champion va devoir apprendre à gérer, comme Kasparov avant lui, un sentiment qu’il ignorait jusqu’alors : la honte prométhéenne.
La honte prométhéenne
Cette notion a été introduite en 1956 par le philosophe allemand Günther Anders (1902-1992) dans son livre phare L’Obsolescence de l’homme, Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle. Elle définit le déshonneur qui s’empare de l’homme confronté à la puissance de la machine qu’il a lui-même créée. La vulnérabilité de la nature humaine devant la force d’une technologie qui la dépasse. L’homme veut devenir machine pour se défaire de cette concurrence déloyale. Dans la mythologie grecque, Prométhée est un titan qui vole le feu sacré de l’Olympe pour l’offrir aux hommes. Pour Zeus, c’est un acte déloyal. Il punit Prométhée en l’enchaînant à un rocher où l’Aigle du Caucase vient chaque jour lui dévorer le foie, qui repousse chaque nuit. Châtiment cruel. La honte prométhéenne en est un autre. Elle s’empare du cœur de chaque homme à chaque fois que la machine accomplit une tâche mieux que lui. Nous, contemporains de l’IA, n’avons pas volé le feu sacré, mais nous l’avons inventé. Nous sommes aujourd’hui démunis face à cette puissance de feu, et nus sans pudeur devant elle. Anders parle de « la honte qui s’empare du honteux devant l’humiliante qualité des choses qu’il [l’homme] a lui-même fabriquées ». Serons-nous, à terme, remplacés par la machine ? Est-ce un mouvement inexorable de la technique ? Anders renchérit : « Qui suis-je désormais, se demande le Prométhée d’aujourd’hui, bouffon de son propre parc de machines. Que suis-je désormais ? » Qu’adviendra-t-il de l’humanité si notre humiliation ne trouve comme échappatoire qu’un désir de réification ? Voulons-nous vraiment nous transformer en machine, en chose ? Lee Sedol a-t-il souhaité devenir machine lorsqu’AlphaGo l’a battu ? S’est-il senti subitement inférieur à un simple programme informatique ?
Lorsqu’Anders écrit son livre en 1956, l’IA telle qu’on la connaît aujourd’hui n’existe pas. Son intuition de honte prométhéenne avait plusieurs décennies d’avance. Les machines se sont sophistiquées à un tel point qu’elles remplacent l’homme dans un nombre croissant d’activités intellectuelles. Nous étions fiers de notre intelligence lorsque les techniques qu’elle inventait restaient au service de l’homme et de sa gloire. Nous pensions qu’elle nous permettrait d’approfondir notre connaissance de la nature. Nous pensions qu’elle nous permettrait de la célébrer. Nous pensions qu’elle nous permettrait de la maîtriser. Nous étions admiratifs qu’un homme puisse découvrir les lois de la gravité ; qu’un homme puisse peindre Les Nymphéas ; qu’un homme puisse percer les cieux à bord de fusées gigantesques. Mais cette admiration s’est muée en honte. Aujourd’hui c’est la nature humaine elle-même qui est attaquée dans ce qu’elle a de plus intime et de plus viscéral. L’IA tente d’imiter l’intelligence humaine, et ses exploits dans ce domaine ne cessent de croître. Il n’est plus guère de métier qui ne soit menacé. Évidemment, l’IA n’est qu’un outil effectuant des opérations statistiques. Mais le fait de réduire l’IA à l’accomplissement de tâches viles n’est-il pas aussi le signe d’un mépris pour les métiers automatisables ? L’IA est-elle une technologie comme une autre ? Est-ce qu’elle avilit les tâches qu’elle effectue, ou au contraire, est-ce qu’elle les anoblit ?
