
La beauté sous algorithmes
Hugues Dufour
Que devient notre idée du beau quand les machines produisent des images ?
Extrait gratuit · environ 5 minutes de lecture
Introduction
« L’art est mort, mec. C’est fini. L’IA a gagné. Les humains ont perdu. »
« L’art est mort ». Cette petite phrase n’a pas été prononcée par un philosophe contemporain ni par un critique d’art particulièrement pessimiste. Non. Elle a été formulée par le créateur de jeux vidéo américain Jason Allen, la quarantaine, dans une interview accordée au New York Times en septembre 2022, peu de temps après avoir été le lauréat du concours de la Colorado State Art Fair, dans la catégorie « artistes numériques ». Jason Allen, la victoire modeste, n’est pas un artiste comme un autre. Quelle est donc son œuvre primée ? Une création originale réalisée sous Photoshop ou tout autre assistant graphique numérique ? Allen est-il un as de la tablette graphique ? A-t-il passé des années à parfaire son art auprès des meilleures écoles et des plus grands maîtres de l’art numérique ? Est-il reconnu mondialement pour son travail ? Non, rien de tout cela. Il s’est emparé des dernières technologies d’intelligence artificielle (IA) en demandant à Midjourney, un outil révolutionnaire de génération d’images, de réaliser à sa place une œuvre picturale convaincante. Il lui a suffi d’entrer un petit texte pour qu’apparaisse magiquement une image correspondant à l’énoncé. Bien qu’Allen revendique 80 heures de travail et de nombreuses tentatives pour parvenir à un résultat plaisant à ses yeux, et même s’il considère Midjourney comme un simple outil équivalent à un pinceau, il n’en reste pas moins que son labeur n’a nécessité aucune compétence graphique particulière ni étude capable d’éduquer un talent digne de ce nom. Seul un jugement de goût très sûr lui a permis de remporter le concours. En sélectionnant les trois meilleures images parmi les centaines proposées par le logiciel, et en affinant son texte, il a fait preuve de pertinence dans ses choix, bien davantage que de maîtrise technique. Celle-ci lui a été totalement inutile, comme il a été inutile au jury du concours de connaître la provenance de l’œuvre pour la récompenser du premier prix. Il a été berné, et cela a sidéré le monde de l’art. Pour la première fois dans l’histoire, une peinture entièrement générée par une IA recevait des honneurs prestigieux. Pour la première fois dans l’histoire, des artistes humains se trouvaient bafoués, voire humiliés, par une réalisation entièrement artificielle. Mais à quoi ressemble cette création si spéciale, baptisée pour l’occasion Théâtre d’opéra spatial ? Il s’agit d’une œuvre dont l’inspiration semble vaguement symboliste, une sorte de Gustave Moreau sous tranquillisant dont la palette aurait été délavée. Les tons ocre et rouge dominent, un grand hublot nous plonge dans un décor imaginaire dont on distingue mal les contours, des personnages sur une scène semblent absorbés par des récitatifs muets. L’œuvre est-elle belle ? Elle dégage sûrement une certaine force, une sérénité trouble dans la composition, et le titre nous indique clairement les objectifs poursuivis par Allen : l’inspiration vient d’un autre monde, tout cela ne semble guère se passer sur Terre. On croirait reconnaître des traits communs avec la fantasy, et cela pourrait être sans problème un artwork de jeu vidéo, le métier initial de Jason Allen. Nulle originalité foncière donc, mais une réalisation de haute volée, et un humain aurait sans doute pu passer plus de 80 heures à la créer de ses mains. Les mains virtuelles, elles, n’ont besoin que de quelques secondes pour générer une image de ce type.
L’art est mort, donc. Si l’on en croit Allen, cette affirmation provocatrice est révolutionnaire. Elle ne l’est pas. Dans une interview donnée au Point en 2012, le célèbre historien d’art Jean Clair exprimait déjà cette angoisse avec ces mots : « L’art est mort depuis longtemps, comme en témoigne la disparition du terme beaux-arts, remplacé par celui d’esthétique, qui est la science des intensités ». Ces intensités se sont progressivement transformées en hubris, ce qui est sa thèse principale. Mais on peut remonter bien plus loin dans le temps, et constater que le philosophe Hegel annonçait déjà cette fameuse mort de l’art dans son livre Esthétique1. Au début du xixe siècle donc, il considérait que l’art appartenait déjà au passé. Il explique que l’art atteint sa perfection quand il est une religion. Si la religion s’intériorise, alors c’est la fin du grand art. Ainsi, lorsque la religion s’est intériorisée avec le christianisme, l’art n’a pas pu supporter cette concurrence. Pour Hegel, la philosophie spéculative dépasse même la religion. Dans ce contexte intellectuel, l’art est doublement dépassé, par la religion d’abord, puis par la philosophie. Hegel affirme ainsi que « l’art reste pour nous quant à sa suprême distinction une chose du passé2 ». Il faut donc casser le rapport art-philosophie pour que l’art puisse conquérir une nouvelle autonomie, et qu’il ne soit plus une « chose du passé », mais une chose à dépasser. Le romantisme s’en chargera, et l’art retrouvera, en partie du moins, sa fonction sacrée.
Aujourd’hui, le contexte philosophique est bien différent, et l’on ne peut plus affirmer que l’art est mort sans provoquer l’étonnement ou la stupeur. Voilà pourquoi Jason Allen emploie cette phrase galvaudée sans qu’elle soit jugée désuète. Elle conserve une certaine force à l’heure où l’IA est capable de générer du texte ou des images à la demande. Elle réactive les vieilles angoisses culturelles, mais sa résonance philosophique d’inspiration hégélienne a perdu de son ampleur. Il ne s’agit plus de considérer un dépassement de l’art par la philosophie, mais de redéfinir les objectifs de l’art afin d’y intégrer nos nouveaux outils d’IA. La question du beau, après un siècle de déconstruction de ce terme, retrouve une pertinence particulière où le laid, le déplaisant, le repoussant, l’absurde, le choquant ont tenté de le remplacer au sein même du monde culturel. Mais le beau ne saurait être réhabilité sous les mêmes conditions qu’avant sa déconstruction. Il s’agit donc de reconsidérer la célèbre phrase de Kant énoncée dans sa Critique de la faculté de juger3 : « Le beau est ce qui plaît universellement sans concept ». Qu’a-t-elle encore de valide, et comment peut-elle le redevenir ?
