
Le juste équilibre
Paul Bloom
Pourquoi recherchons-nous parfois l’effort, la peur ou la difficulté ?
Extrait gratuit · environ 4 minutes de lecture
Introduction
La belle vie
Lorsque tout va bien dans la vie, nous avons tendance à oublier à quel point nous sommes vulnérables. Mais les signes de cette vulnérabilité sont partout. La douleur est toujours à craindre — une douleur soudaine dans le bas du dos, un tibia fissuré, l’émergence d’un mal de tête lancinant, ou encore une détresse émotionnelle, comme le fait de vous apercevoir que vous venez de cliquer sur l’onglet « répondre à tous » alors que vous révélez un secret intime à quelqu’un. Ces exemples ne font qu’effleurer le sujet. Il n’y a apparemment aucune limite à la souffrance que nous acceptons de subir, souvent à cause des autres.
La théorie la plus courante de la nature humaine veut que nous nous efforcions par tous les moyens d’éviter de telles expériences. Nous recherchons le plaisir, le bien-être et espérons traverser la vie sans encombre. Nous esquivons la souffrance et la douleur. Marie Kondo, gourou du rangement, est devenue célèbre grâce à ses recommandations visant à se débarrasser des objets qui n’apportent pas de « joie »… Nombreux sont ceux qui considèrent cette purge comme un excellent conseil de vie en général.
Mais cette théorie est incomplète. Dans certaines circonstances et pourvu que ce soit aux bonnes doses, la douleur physique, la douleur émotionnelle, la difficulté et l’échec sont exactement ce que nous recherchons.
Songez à votre type d’expérience négative préféré. Vous aimez peut-être les films qui vous font pleurer, hurler ou avoir des haut-le-cœur, écouter des chansons tristes, gratter vos plaies, manger des aliments épicés, plonger dans des bains trop chauds ou glacés, ou encore escalader des montagnes, courir des marathons, recevoir des coups sur un ring ou un dojo. Les psychologues savent depuis longtemps que les rêves désagréables sont plus fréquents que les rêves agréables, et même lorsque nous rêvassons, c’est-à-dire lorsque nous avons le contrôle de l’orientation de nos pensées, nous nous tournons souvent vers le négatif.
Une partie de ce livre expliquera pourquoi nous retirons du plaisir de ces expériences. Il s’avère qu’une douleur appropriée peut, par la suite, ouvrir la voie à un plaisir accru ; c’est le prix à payer pour en retirer une récompense encore plus grande. La douleur peut nous détourner de nos angoisses et même nous aider à nous transcender. Choisir de souffrir peut répondre à des objectifs sociaux : cela peut montrer à quel point nous sommes forts ou, au contraire, faire office d’appel au secours. Les émotions désagréables telles que la peur et la tristesse font partie du jeu et de l’imaginaire et peuvent procurer certaines satisfactions morales. L’effort et la maîtrise de la difficulté peuvent, dans certains contextes, conduire à une agréable sensation de contrôle et à l’état de plénitude (le flow1).
Les plaisirs de la souffrance auraient pu être le sujet central de ce livre. Mais en discutant avec mes collègues et en lisant les travaux de psychologues, de philosophes et d’autres chercheurs, j’ai commencé à avoir des doutes. Les théories qui fonctionnent pour les bains chauds, les chansons tristes et les coups ne s’appliquent pas à tous les domaines. Un grand nombre d’expériences négatives ne procurent pas de bonheur ou de sentiments positifs au sens strict, mais nous les recherchons quand même.
Prenons des exemples. Les jeunes hommes choisissent parfois d’aller à la guerre et, bien qu’ils ne souhaitent pas être mutilés ou tués, ils aspirent à expérimenter le défi, la peur et le combat, ou, selon l’ex-pression consacrée, connaître le baptême du feu. Certains d’entre nous choisissent d’avoir des enfants même si nous sommes conscients de la difficulté de la tâche et au courant des recherches démontrant que les années passées à élever de jeunes enfants peuvent être plus stressantes que n’importe quelle autre période de la vie — et ceux qui ne le savent pas encore s’en aperçoivent rapidement. Pourtant, nous regrettons rarement nos choix. Les projets qui occupent le plus de place dans nos vies impliquent des souffrances et des sacrifices. Si toutes ces tâches étaient simples, quel en serait l’intérêt ?
L’importance de la souffrance n’est pas chose nouvelle. On la retrouve dans de nombreuses cultures et religions, notamment dans la Genèse : le péché originel ne nous condamne-t-il pas à une vie faite de combats ? La souffrance est également au cœur des quatre nobles vérités dans la pensée bouddhiste, ou encore, dans un autre registre, à la base de la notion d’« éthique protestante du travail » de Max Weber.
Les penseurs s’accordent unanimement sur la valeur de la souffrance. Toronto, la ville où j’ai écrit la majeure partie de ce livre, a récemment accueilli un débat sur le bonheur, entre le psychologue canadien Jordan Peterson, éminent critique du postmodernisme, et Slavoj Žižek, célèbre philosophe d’extrême gauche. Dans un article, The Chronicle of Higher Education a dressé le portrait des deux hommes, et souligné certaines similitudes de points de vue. Apparemment, ils respectent tous deux la souffrance. « Le but de la vie, écrit Peterson, est de trouver le plus grand fardeau que vous pouvez supporter », tandis que Žižek avance que « la seule vraie satisfaction de l’existence est de mener une vie de lutte permanente ». Ces propos peuvent paraître exubérants, mais quelle que soit leur teneur, les auteurs placent la souffrance comme un sujet central de notre existence.
