

Préface — Hugues de Jouvenel
Hugues de Jouvenel est président d’honneur de Futuribles International et rédacteur en chef de la revue Futuribles. Prospectiviste de référence, il accompagne depuis quarante ans les grandes mutations du monde contemporain. C’est à ce titre qu’il préface l’essai de Jean-François Soupizet — dont il a suivi, de longue date, les travaux sur la gouvernance du cyberespace.
J’ai fait la connaissance de Jean-François Soupizet au début des années 1980, alors qu’il était au Bureau intergouvernemental pour l’informatique qui, avec le concours de la Commission des communautés européennes, avait confié à l’association Futuribles International une étude sur « Quelle informatique pour quel développement ? » Déjà très au fait du développement des télécommunications et anticipant l’essor du numérique, il a poursuivi sa carrière au sein de la direction générale des technologies de l’information et de la communication de la Commission européenne dans une fonction privilégiée d’observation et d’analyse du développement du cyberespace.
Quel est donc cet univers étrange qui, en si peu d’années, au prix d’une succession d’impressionnantes innovations, semble avoir acquis un pouvoir sans précédent sur chacun d’entre nous ? Comment a-t-il échappé en grande part à toutes les régulations émanant des États dits souverains et de leurs instances multilatérales qui se voulaient jusqu’ici les maîtres du jeu et seuls garants du bien-être collectif ? Quel est ce nouveau pouvoir construit sur la base de nouvelles technologies, de nouveaux modèles économiques, de nouveaux comportements sociaux et d’entreprises atypiques dites hyperscalaires, les « géants du Net » ?
Le pouvoir des géants du Net échappe, en effet, aux grilles d’analyses traditionnelles de la répartition des compétences entre l’État, représentant du peuple souverain, ses représentants au niveau international et les instances décentralisées. Comme l’écrit l’auteur, ils disposent d’une capacité d’action globale, transnationale, voire plus ou moins indépendante des États. Un pouvoir d’infrastructure, d’interface, de logistique et de cognition algorithmique leur permet d’imposer leurs normes, leurs usages, leurs innovations et priorités aux autres acteurs. De tels atouts tendent à accréditer la thèse selon laquelle ces acteurs disposent désormais d’un pouvoir systémique, holistique, et qu’ils agissent en surplomb de toutes les institutions. Seraient-ils, en conséquence, incontrôlables, voire bientôt maîtres de notre destin ?
Comme dans le mythe de Prométhée, on voit ici l’ambivalence du progrès, qui peut engendrer autant de futurs radieux que de désastres. Aux menaces écologiques qui peuvent résulter de leurs consommations croissantes d’eau, de métaux rares et d’énergie s’ajouterait la perspective de transformer les femmes et les hommes en esclaves ou en pantins, sous le joug d’un mode technocratique et scientiste de gouvernance susceptible de mener aux pires des totalitarismes. Et si Rabelais avait raison d’écrire que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », quelle confiance pourrons-nous faire aux scientifiques et aux capitalistes pour créer des instruments dont le contrôle nous échappe de plus en plus ?
Jean-François Soupizet n’est pas auteur de science-fiction. Il fait preuve d’une analyse fort clairvoyante concernant la capacité des principales puissances à gérer les conflits et à réguler le « système ». Ayant eu le courage de s’engager sur ce terrain peu exploré jusqu’à présent par les prospectivistes, l’auteur nous invite à explorer les futurs possibles et à réfléchir à ce que nous pourrions faire. Son livre est fort bienvenu, très utile et bien écrit, pour nous éclairer sur cette révolution en marche et les stratégies qui pourraient être adoptées.
Hugues de Jouvenel
Président d’honneur de Futuribles International
Jean-François Soupizet — 224 pages — 23,90 €
