

Extrait — Introduction
Gaëlle Atlan-Akerman est journaliste, essayiste, chroniqueuse et réalisatrice. Elle collabore régulièrement avec Marianne et intervient dans le débat public sur les questions de société, de laïcité et de liberté de conscience. Dans Le féminisme d’atmosphère, elle suit Manon — une femme de cinquante et un ans, libre, accomplie, et pourtant convaincue d’être victime — pour décrypter la mécanique invisible d’une emprise qui transforme une cause légitime en police du langage.
« On parle enfin de ménopause », me dit Manon, 51 ans, lors d’une soirée festive, au lendemain de la Journée mondiale consacrée à ce « tabou ». Devant ma moue dubitative, elle poursuit : « Il ne faut plus que ce sujet soit invisibilisé et discrimine les femmes. »
Manon est directrice de communication au sein d’un groupe industriel. Sa carrière n’a rien à voir avec celles de nos aînées. Elle est mère de trois enfants, libre pour un nouvel amour. C’est une femme libre comme celle de Cookie Dingler — Instagram en plus. Pourtant, elle est convaincue d’être entravée par son corps et cette société qui l’oppresse.
Des conversations de ce type, vous en avez régulièrement. Vous y participez ou bien les subissez. Au départ, chaque voix est distincte. Mais, peu à peu, le brouhaha ambiant les enveloppe et finit par les diluer. Vous entendez des bribes de mots, sans en saisir pleinement le sens. Ce féminisme d’ambiance ressemble parfois à ces cafés bondés : une cacophonie où les idées s’écrasent les unes sur les autres, sans réelle profondeur.
Manon, comme tant d’autres femmes, recourt au parler féministe. Elle n’est pas engagée et se définit comme apolitique. Pourtant, elle va là où la militance l’incite à aller. Sans son consentement, oserais-je dire. Récipiendaire d’un flux continu de contenus, elle prend chaque jour le train militant, comme une passagère furtive d’un ascenseur dont la petite musique est aussi envoûtante qu’entêtante.
Ces expressions — inclusion, invisibilisation, charge mentale, oppression — les avez-vous d’ailleurs déjà passées au crible pour comprendre la réalité qu’elles prétendent recouvrir ? Ce parler militant est pourtant devenu le vôtre, celui de votre fille, de votre collègue, de vos amies. L’adopter, c’est déjà militer.
C’est ce narratif — son écriture, son lexique, ses figures de proue autoproclamées et ses coupables sur mesure — dont il sera question dans ce livre. Le décrypter est devenu une nécessité pour reprendre le contrôle de nos consciences et penser par nous-mêmes, hors des catégories imposées.
Manon n’a pas changé de lunettes : elle continue de voir le féminisme contemporain comme un ensemble de courants lisibles. Elle ne voit pas qu’il est devenu une ambiance, un dispositif rhétorique et émotionnel qui imprègne les perceptions ordinaires. Ce féminisme d’atmosphère ne s’impose pas par le débat, mais par une circulation circulaire qui transforme des énoncés en évidences.
Comment la désincarcérer ? Comment la délester de cette charge féministe qui se niche partout, même loin des terrains de lutte ? C’est la question que pose ce livre.
Gaëlle Atlan-Akerman, Le féminisme d’atmosphère — Quand les particules militantes colonisent nos esprits, FYP éditions, 22 €.
