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Tiers-lieux… et plus si affinités : lire un extrait

Couverture de Tiers-lieux… et plus si affinités

Tiers-lieux… et plus si affinités
Antoine Burret

Que changent les tiers-lieux dans nos façons de travailler et de vivre ?

Extrait gratuit · environ 5 minutes de lecture

Introduction

Il y a quelques années, au cours de l’un des repas collectifs hebdomadaires organisés dans l’espace de coworking 2 où je travaillais, un professeur apostropha les personnes présentes : « Avez-vous déjà entendu parler de tiers-lieux ? C’est un sujet sérieux, grave ! » Le terme de tiers-lieux ne m’était pas inconnu. Il recouvrait alors une réalité aux contours flous, comme une expression utilisée par défaut pour qualifier un je-ne-sais-quoi d’indéfinissable. Le sociologue américain, Ray Oldenburg, l’avait introduit dans un ouvrage qui n’était pas traduit3 ; seule une définition approximative s’était diffusée au travers de quelques articles. Le tiers-lieu était, semblait-il, un lieu intermédiaire entre le domicile et le travail. La confusion augmentait en observant que ce terme regroupait aussi bien des bars, certains commerces, des espaces de travail, de fabrication numérique, des bibliothèques, etc. Le professeur avait évoqué ces tiers-lieux avec tant d’insistance qu’il me sembla nécessaire d’approfondir le sujet, d’essayer de comprendre les raisons pour lesquelles un professeur émérite, spécialisé dans les systèmes d’information et la science des services, semblait si bouleversé par cette nébuleuse qu’étaient les tiers-lieux.

Il revenait tout juste d’Autrans, une station de ski du Vercors qui avait accueilli pour la seizième année consécutive la rencontre des acteurs de l’internet en France. Comme chaque année depuis le milieu des années 1990, plusieurs centaines de personnes s’y étaient donné rendez-vous durant trois jours pour parler d’internet et de ses usages. Le programme indiquait que le grand chalet aux allures de camp de vacances où se tenaient les rencontres serait transformé en un tiers-lieu qualifié d’« éphémère ». C’est-à-dire, pour les participants, une mise en situation ponctuelle des conditions de travail en tiers-lieux. Des gens de tous métiers, de toutes disciplines, de toutes organisations, s’y étaient rendus. Le milieu associatif côtoyait le monde de l’entrepreneuriat, de l’administration, de la politique, des journalistes, des universitaires… Les participants venaient de territoires différents ; leur compréhension des problématiques divergeait selon les métiers, les responsabilités, les enjeux locaux auxquels ils étaient confrontés. La conjoncture économique, écologique, technologique et sociale remettait en question les assises structurelles de chacun. Les participants subissaient quotidiennement un bouleversement profond de leurs modes de fonctionnement : les entrepreneurs se voyaient obligés de repenser leurs modèles économiques ; les élus réévaluaient leurs rôles auprès des citoyens ; les associations redessinaient leurs périmètres d’action ; les étudiants ne pouvaient qu’essayer de créer leurs propres emplois. Il y avait un intérêt commun à s’engager dans une exploration collective des nouvelles voies promises par le numérique, mais il fallait dépasser la discussion. Aux abords du bâtiment, dans le parc arboré, les participants passaient des heures paisibles installés sur des chaises longues, tandis que d’autres s’adonnaient aux sports d’hiver sur les plaines enneigées. Devant le hall d’entrée, sur les escaliers, des hommes et des femmes d’âges indistincts formaient de petits groupes et s’échauffaient dans des conversations passionnées. Certains préféraient s’isoler, un ordinateur sur les genoux. À l’intérieur, les couloirs fourmillaient de monde. La dizaine de salles ordinaires s’animaient au rythme des conférences et des ateliers pratiques. À plusieurs, profitant de l’intelligence de chacun, les participants se stimulaient et exploraient de nouvelles pistes pour concrétiser leurs ambitions. Des problématiques aussi variées que les mécanismes de coproduction des villes, la création de services collaboratifs, la mise en place de monnaies complémentaires, ou encore l’ouverture des données publiques étaient abordées. Dans une débauche d’énergie remarquable, les participants écoutaient, proposaient des idées, des pistes, des projets, des programmes. À l’issue des ateliers, les travaux se poursuivaient dans la salle principale, dont les larges baies vitrées donnaient sur le parc, et au milieu de laquelle trônait une grande cheminée. Des murets de briques rouges la scindaient en plusieurs compartiments, et des canapés en bois laqué, aux couleurs criardes, étaient disposés çà et là. Sur quelques tables reposaient tout un tas d’objets en plastique orange et blanc, fraîchement imprimés, des outils en métal, des circuits imprimés, une imprimante 3D, des tours d’ordinateur ouvertes, des bidons transformés en serveurs ainsi qu’un grand pingouin en carton. Des écrans allumés juchés sur de hauts pieds quadrillaient l’espace. Dans un recoin, un studio d’enregistrement avait été aménagé, et des Post-it, des marqueurs, des stylos s’éparpillaient sur les nombreuses tables faisant office de bureaux.

De jour comme de nuit, la salle ne désemplissait pas. Des conférences improvisées s’y tenaient. Des formations sur des outils numériques, sur des techniques de gestion de groupe, sur des jeux vidéo s’organisaient spontanément. Autour des tables, les participants absorbés par leurs tâches pianotaient sur leurs ordinateurs, un casque audio sur les oreilles. D’autres riaient ou interpellaient leurs voisins sur un problème rencontré. D’autres encore, accroupis sur le sol carrelé, débattaient devant des schémas dessinés à la main sur de grandes feuilles blanches. Sur les canapés, de petites siestes s’improvisaient ici, quand d’autres entamaient là une discussion confidentielle. Au fur et à mesure, les cernes apparaissaient sous les yeux, les gobelets vides se multipliaient un peu partout, et une odeur mêlée de café, de bière et de sueur embaumait l’atmosphère. En quelques jours, la petite station de ski du Vercors s’était transformée en un lieu de vie débridé, de travail intensif, dédié à la création, à la recherche de solutions, à la rencontre de l’autre. Mais ce n’était pas tant le contexte réjouissant d’Autrans qui avait marqué le professeur — le monde de l’entrepreneuriat, du design, de l’informatique regorge de conférences, de colloques et de formats de travail collectif — que le sentiment d’être dans un endroit privilégié, où les modèles d’organisation sociale étaient remis en question. Derrière l’improvisation, l’invention et les combinaisons inattendues d’éléments hétérogènes, les participants s’essayaient à une redéfinition des formes d’association et des règles communes qui régissent les organisations. Dans un désordre apparent, ils concevaient une idéologie ou une politique qui puisse être un projet alternatif à la situation actuelle, sans quête de pouvoir ni posture d’opposition, mais œuvrant à la construction d’un socle de sens commun.

Notes