

Extrait — In vino veritas : pourquoi les hommes ont toujours conclu leurs accords en état d’ivresse
L’homme ivre n’est pas un homme diminué. Il est, selon Edward Slingerland, un homme qui a temporairement désarmé son cortex préfrontal — le siège du calcul, de la ruse et de l’hypocrisie. C’est pourquoi, de la Chine ancienne aux tribus germaniques, aucune négociation sérieuse ne s’est jamais conclue à jeun.
On a récemment découvert un texte chinois ancien écrit sur des lamelles de bambou, datant du ive ou du iiie siècle avant notre ère. Il comporte une phrase très évocatrice : « L’harmonie entre les États s’obtient en buvant du vin. » Dans la Chine ancienne, aucun accord politique n’était conclu sans que les participants n’aient au préalable volontairement affaibli leur cerveau par des injections de neurotoxine liquide soigneusement dosées. L’historien et sénateur romain Tacite a noté que, parmi les tribus barbares de Germanie, chaque décision politique ou militaire devait être prise complètement ivre, car ils étaient persuadés que cela les rendait plus sincères :
« La réconciliation des ennemis, l’alliance des familles, le choix des chefs, la paix, la guerre se traitent communément dans les festins, sans doute parce qu’il n’est pas de moment où les âmes soient plus ouvertes aux inspirations de la franchise ou à l’enthousiasme de la gloire. Cette nation simple et sans artifice découvre dans la libre gaîté de la table les secrets que le cœur renfermait encore ; la pensée de chacun, ainsi révélée et mise à nu, est discutée de nouveau le lendemain, et l’un et l’autre temps justifient également son emploi : on délibère lorsqu’on ne saurait feindre ; on décide quand on ne peut se tromper. »
Bien que Tacite dépeignît cette utilisation de l’alcool comme une pratique primitive et barbare, les Romains et les Grecs de l’Antiquité s’appuyaient précisément sur ces fonctions. L’idée que l’ivresse révèle le « vrai soi », bien qu’ancienne et universelle, est sans doute mieux exprimée dans la célèbre locution latine in vino veritas — dans le vin, la vérité. Pour les Grecs, la sobriété inappropriée était considérée comme hautement suspecte. Les personnes sobres avaient le cœur froid. Dans Le Banquet, Platon déclare que « le vin et les enfants disent la vérité » — une équation très révélatrice du type de déficience du cortex préfrontal partagé par les enfants et les ivrognes.
Mon illustration préférée du rôle de l’alcool dans le renforcement de la vérité et de la confiance est tirée de la série télévisée Game of Thrones. Dans le célèbre épisode « Les Noces pourpres », deux clans rivaux ont apparemment surmonté leurs différences et accepté de s’unir contre leur ennemi commun. Comme les humains ont coutume de le faire, cet accord de coopération est célébré et renforcé par un banquet arrosé d’alcool, jusqu’à l’ivresse. Au milieu des réjouissances, un serviteur commence à verser plus de vin pour Lord Bolton, un personnage franchement sournois. Mais celui-ci bouche son verre avec sa main. Lorsque son voisin ivre lui demande, incrédule, pourquoi il ne boit pas, Bolton répond laconiquement : « Ça émousse les sens. » « Mais c’est le but ! », lui rétorque joyeusement son interlocuteur.
En effet, c’est le but. Comme tous les fans de Game of Thrones le savent, Lord Bolton est un défecteur typique qui garde l’esprit clair afin de pouvoir organiser froidement le meurtre de tous ses « amis » ivres. La leçon à retenir est la suivante : gardez un œil sur le gars qui ne porte pas de toasts.
L’alcool est le moyen le plus courant pour dire la vérité, mais dans les régions sans alcool, d’autres produits intoxicants jouent un rôle identique. Dans le Pacifique, les premiers explorateurs européens, chaleureusement accueillis, ont participé à des banquets où était consommé du kava. Aujourd’hui encore, aucun conseil de village fidjien ne délibère tant que toutes les personnes présentes ne sont pas suffisamment défoncées au kava. Parmi les tribus d’Amérique du Nord, les chefs rivaux réglaient leurs différends autour du calumet que les westerns hollywoodiens célèbreront sous le nom de « calumet de la paix ». Mais ces reconstitutions cinématographiques ont omis d’évoquer l’effet hautement intoxicant de ces fumées chargées d’hallucinogènes. « La coutume voulait que si le calumet était offert et accepté, le fait de fumer rendait tout engagement sacré et inviolable. On pensait que quiconque violerait cet accord se verrait exposé à un juste châtiment auquel il ne pourrait pas échapper. »
Historiquement, nous nous serrons la main pour montrer que nous ne portons pas d’arme physique. De la même manière, l’intoxication collective nous permet de nous désarmer cognitivement en présence des autres. Au dixième toast de liqueur de sorgho lors d’un banquet chinois, à la dernière tournée de vin lors d’un banquet grec ou à la fin de Pourim, les participants ont tous effectivement mis leur cortex préfrontal sur la table, se montrant ainsi sans défense cognitive. C’est ce que les sociétés humaines ont implicitement compris à travers le temps : les esprits sobres, rationnels et calculateurs sont une barrière à la confiance sociale.
Edward Slingerland, L’ivresse — Comment nous avons bu, dansé et titubé sur le chemin de la civilisation, FYP éditions.
Commander L’ivresse
Edward Slingerland — FYP éditions — 24 €
« Convaincant et surtout très amusant et irrévérencieux.