

Extrait — L’art est mort. Et si c’était une bonne nouvelle ?
Hugues Dufour, essayiste et directeur créatif, explore dans La beauté sous algorithmes une question que personne n’ose formuler : et si la beauté n’avait jamais été là où nous croyions la trouver ? De Kant à Midjourney, de Jung aux réseaux sociaux, un essai qui réconcilie philosophie esthétique et culture algorithmique.
« L’art est mort, mec. C’est fini. L’IA a gagné. Les humains ont perdu. » Cette petite phrase n’a pas été prononcée par un philosophe pessimiste. Elle a été formulée par Jason Allen, lauréat du concours de la Colorado State Art Fair 2022, dans la catégorie « artistes numériques ». Son œuvre primée — baptisée Théâtre d’opéra spatial — avait été entièrement générée par Midjourney. Il n’avait utilisé aucune compétence graphique particulière. Il avait formulé un texte, sélectionné parmi des centaines de propositions de la machine, et remporté le premier prix. Le jury avait été berné. Pour la première fois dans l’histoire, une peinture entièrement artificielle recevait des honneurs prestigieux.
Hugues Dufour part de ce scandale pour poser une question plus profonde : et si la beauté n’avait jamais été là où nous croyions la trouver ? « On ne voit d’une œuvre d’art que sa légende », disait Picasso. Le beau n’est jamais qu’un effet secondaire de la légende qui l’accompagne. Ce n’est pas l’œuvre que nous admirons — c’est le récit qui l’entoure, le statut de l’artiste, le lieu où elle est exposée. Le sociologue Bernard Lahire l’a démontré : ce que le public vénère dans un musée, c’est d’abord le pouvoir, pas la beauté. Jung l’a formulé autrement : nous projetons notre ombre sur les œuvres. Nous nous jugeons nous-mêmes en les jugeant.
Le génie est d’abord dans le matériau, pas dans le créateur. Le bleu de Klein, le blanc de Malevitch, l’outrenoir de Soulages : ces artistes l’ont compris mieux que quiconque — ils ont laissé parler la matière. Et Stravinsky a résumé l’équation en une formule lapidaire : « Il ne suffit pas de violer l’histoire, encore faut-il lui faire un enfant. »
Aujourd’hui, c’est la machine qui court plus vite que la beauté. Cocteau l’avait prévu : « Celui qui court plus vite que la beauté oblige la beauté à le rejoindre et alors, une fois rejointe, elle deviendra belle définitivement. » La question n’est plus de savoir si l’IA peut faire de l’art. Elle le fait déjà. La question est de savoir ce que cela révèle sur ce que nous avons toujours appelé « beau » — et pourquoi un siècle de déconstruction nous en a éloignés.
Hugues Dufour, La beauté sous algorithmes — Quand la machine bouscule nos codes culturels, FYP éditions, 23,90 €.
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