
Préface — Rémi Brague
Rémi Brague est professeur émérite de philosophie à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne et à l’université Ludwig-Maximilian de Munich, membre de l’Institut de France. Philosophe de référence sur la question de l’héritage grec et chrétien de l’Occident, auteur notamment de Europe, la voie romaine et de Sur l’islam, il a choisi de préfacer cet essai d’Aurélien Marq — non pour cautionner une religion, mais parce que la question mérite d’être posée avec la rigueur qu’elle exige.
Voici un livre modeste, dans le bon sens du terme, et bienvenu. Il ne prétend pas nous livrer une preuve de l’existence de Dieu, pieds et poings liés. De telles tentatives ne manquent pas. L’entreprise a commencé quand Aristote a démontré la nécessité, pour expliquer tout ce qui change dans le monde, d’un Premier Moteur immobile, qu’il n’hésite pas à appeler « dieu » (theos). Saint Anselme, Thomas d’Aquin, Duns Scot, Descartes, Hegel, s’y sont essayés. Plus près de nous, cette démarche a fourni la version de la preuve ontologique proposée par Kurt Gödel — l’auteur du célèbre théorème d’incomplétude des systèmes formels.
Aurélien Marq, lui, se limite à une tâche préliminaire. Il s’agit pour lui de montrer, comme le dit franchement le sous-titre, qu’« il n’est pas absurde de croire ». La démonstration d’une non-absurdité est donc purement négative, mais elle a l’avantage de déblayer le terrain. Et au fond, Kant voulait-il autre chose quand il disait vouloir mettre de côté le savoir pour faire une place à la croyance ?
Aurélien Marq procède de la sorte un peu comme Pascal qui voulait d’abord rendre la foi aimable avant de montrer que Celui qu’elle vise n’est pas irréel : « il faut commencer par montrer que la religion n’est point contraire à la raison, vénérable, en donner respect ; la rendre ensuite aimable, faire souhaiter aux bons qu’elle fût vraie, et puis montrer qu’elle est vraie. »
L’objection que l’on jette le plus fréquemment à la figure du divin, et qui vaut plus spécialement contre un dieu conçu comme un agent conscient et capable de vouloir, est justement de nature morale, et c’est la présence du mal dans le monde. D’où vient le mal ? Certes, mais il faut aussi, avec Boèce, poser la question complémentaire : « si Dieu n’est pas, d’où vient le bien ? » Car si le mal nous blesse, le bien ne va pas de soi ; si nous l’attendons, si nous nous choquons s’il manque, il ne nous est nullement dû. Aurélien Marq le dit à sa façon, qui est poétique plus qu’argumentative, quand il invite son lecteur à s’émerveiller devant tout ce qui le mérite, aussi bien dans les spectacles naturels, grandioses ou tout menus, que dans les événements humains les plus quotidiens.
L’homme a rapport à quelque chose comme du divin avant que ce divin se cristallise en un, deux, douze, ou une multitude de dieux. Tertullien écrivait : « on ne naît pas chrétien, on le devient » (fiunt, non nascuntur christiani) — par un libre choix, qui se scelle dans le baptême. Ce qui suppose qu’auparavant on était simplement homme.
Avec la Révélation biblique, le divin subit une radicale concentration. Il se donnait en une figure unique, le YHWH de la Bible, le Fils unique du Père pour le christianisme. Jusqu’alors, l’athéisme n’était guère possible sous sa forme conséquente : comment nier ce qui était un peu partout ? Désormais, le divin avait un visage. On pouvait lui faire face, le récuser en pleine figure.
Ainsi, les préambules que Aurélien Marq nous expose avec talent ne servent pas à nous laisser éternellement dans l’antichambre de vérités plus hautes. Ils sont indispensables et précieux, ne serait-ce que pour permettre à tous les esprits soucieux de transcendance de trouver un espace commun dans lequel leurs expériences pourront s’enrichir mutuellement. Mais ils pointent au-delà d’eux-mêmes, nous invitant à un voyage dans lequel j’invite le lecteur à s’embarquer.
Rémi Brague
Professeur émérite de philosophie
Membre de l’Institut de France
Commander La possibilité de Dieu
Aurélien Marq — Préface de Rémi Brague — FYP éditions
Un voyage dans lequel j’invite le lecteur à s’embarquer.»