Le numérique-monde. Histoire et géopolitique de la logistique informationnelle du télégraphe à l’IA

 

Pascal Robert

L’histoire captivante de la logistique informationnelle, pour comprendre les fondations techniques du numérique et mesurer l’importance cruciale de la maîtrise de cette logistique, qu’elle soit économique, stratégique ou environnementale.

256 pages.
28 €
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Et si le numérique n’était pas aussi immatériel qu’on le croit ?
Derrière chaque clic, chaque connexion, se cache une infrastructure gigantesque et méconnue : des centaines de câbles sous-marins, des milliers de centres de données, une myriade de satellites et des milliards de smartphones et d’ordinateurs interconnectés. Cette « méga-machine », fruit de deux siècles d’innovations techniques, ne se contente pas de faire fonctionner les échanges et l’économie mondiale ; elle redéfinit en profondeur les rapports de pouvoir économiques, politiques et sociaux.
Dans Le Numérique-Monde, Pascal Robert, expert reconnu des enjeux politiques des grands systèmes techniques, retrace pour la première fois l’histoire captivante de cette logistique informationnelle, depuis l’invention du télégraphe jusqu’aux défis posés par l’intelligence artificielle. Il dévoile comment cette infrastructure, souvent invisible, mais aux conséquences profondes, est devenue un levier stratégique majeur qui bouleverse les relations entre États, entreprises et citoyens.
Cet ouvrage majeur offre un cadre rigoureux et inédit pour comprendre les fondations techniques du numérique et mesurer l’importance cruciale de la maîtrise de cette logistique, qu’elle soit économique, stratégique ou environnementale. En éclairant les mécanismes idéologiques, géopolitiques et organisationnels qui sous-tendent cette transformation, il s’adresse à tous ceux qui veulent décrypter le véritable pouvoir du numérique et anticiper les bouleversements à venir.

Docteur en sociologie et anthropologie des techniques (université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Pascal Robert est professeur des universités et directeur de la recherche à l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques (Enssib).

Erratum

Merci de noter les corrections suivantes dans l’édition actuelle :

– p. 65 : lire aura et non estampille

– p. 81 : lire des exclus et non quelques réfractaires

– p. 155 : lire Premier ministre et non président


Extrait — Les Gafam, héritiers de la Compagnie des Indes

En 1898, le capitaine Marchand attend neuf mois pour communiquer avec Paris depuis Fachoda. Lord Kitchener télégraphie en quelques heures. L’Empire britannique gagne — par la vitesse informationnelle. Pascal Robert montre que rien n’a changé : les câbles ont simplement changé de forme.

Un exemple, somme toute symptomatique, est celui de Fachoda, un village africain situé dans le nord-est de l’actuelle République du Soudan du Sud, que le capitaine Marchand atteint en juillet 1898, deux ans après son départ du Gabon. La France vise une souveraineté au sud d’une ligne Dakar-Djibouti. Or, en septembre 1898, lord Kitchener atteint lui aussi Fachoda. Comme personne ne souhaite un engagement militaire, il faut traiter le problème au niveau des capitales. Marchand ne peut qu’envoyer un messager : neuf mois de voyage au minimum. Lord Kitchener dispose, lui, du train et du télégraphe jusqu’au Caire, puis des lignes britanniques via la Méditerranée jusqu’à Londres. Le gouvernement anglais sera rapidement tenu informé de la situation. Parallèlement, les Anglais mobilisent leurs troupes en Méditerranée ; le gouvernement français ne peut que reculer. Marchand retournera à Fachoda, atteindra Djibouti et rejoindra la France en mai 1899, mais il n’y sera pas accueilli en héros.

Comment une petite île du bout de l’Europe peut-elle devenir une telle puissance impériale ? Flottes et câbles la projettent bien au-delà d’elle-même, à la surface du globe et dans une nouvelle temporalité qui est celle d’un rapprochement temporel du lointain.

Il en va de même aujourd’hui lorsque les Gafam deviennent le bras armé techno-économique des États-Unis. On peut résumer les grands traits du modèle de la VOC — la Compagnie néerlandaise des Indes orientales — qui fut, au xviie siècle, la plus grande multinationale du monde, et en brosser le portrait en regard des Gafam :

La VOC comme les Gafam reposent sur une logique de monopole et d’oligopole, sur une capitalisation considérable, sur une projection logistique à l’échelle mondiale, sur une capacité à exercer des fonctions politiques, sur une projection juridique qui impose ses règles au-delà de ses frontières, sur un rapport étroit avec le pouvoir étatique — un empire dans l’empire, au service de l’empire.

La différence entre la VOC et les Gafam vient de ce que ces derniers opèrent avec célérité une véritable projection verticale entre les niveaux de la vie quotidienne, des jeux de l’échange et du temps du monde capitaliste. Ils sont installés aux trois niveaux simultanément et circulent entre les trois avec une efficacité que même les grandes multinationales traditionnelles n’avaient pas su atteindre. Ils nous projettent un contenu sur notre smartphone — niveau quotidien — tout en extrayant des données qui alimentent une capitalisation boursière de plusieurs milliers de milliards de dollars — niveau du capitalisme mondial. En un seul geste.

Ce que l’on appelle aujourd’hui « numérique » n’est pas immatériel. C’est la plus vaste machine que le monde n’ait jamais connue : plus d’un million de kilomètres de câbles sous-marins, des milliers de fermes de serveurs, une myriade de satellites. Une infrastructure aussi matérielle que les routes romaines ou les flottes britanniques — et dont la maîtrise détermine, comme elles le faisaient, les rapports de puissance entre États, entre empires, entre civilisations.

Pascal Robert, Le numérique-monde — Histoire et géopolitique de la logistique informationnelle, FYP éditions, 2025.


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