

Ancien médecin hospitalier et historien de la médecine, lauréat du prix Jean-Pierre Goiran du roman 2025, Éric Marsaudon signe un thriller d’anticipation d’une précision clinique redoutable.
Extrait — Chapitre 1
2184. La Terre est fragmentée en communautés ethniques, religieuses et genrées. L’Anneau — un tore de Stanford en orbite dans la thermosphère — abrite une élite féministe radicale : le gynécée, espace réservé aux femmes, interdit aux hommes, régi par ses propres lois. Ce matin-là, une femme y a été retrouvée morte, le visage détruit. L’inspectrice Chen Mei, de la Sécurité intérieure, est sur place.
Effrayant…
Le cadavre de cette jeune femme était effrayant…
Elle avait été défigurée par un cratère de nécrose noire qui avait fait disparaître son nez et ses yeux. Il ne restait de ce visage juvénile qu’un front garni de cheveux aux boucles noires, un reliquat de pommettes et une fine bouche entrouverte… Au milieu, l’inimaginable… Une trouée profonde, un large cône de tissus mortifiés au fond duquel on devinait la tache blanchâtre du cerveau.
Choquée, Mei détourna le regard sous l’effet d’une soudaine nausée acide. Rien dans sa formation d’inspectrice à la Sécurité intérieure ne l’avait préparée à une telle ignominie. Aucune arme à sa connaissance n’était capable d’une telle destruction. Sur l’Anneau, même les forces de police ne possédaient pas la puissance de feu nécessaire pour détruire aussi cruellement un visage — et l’extrême vigilance de l’astroport rendait impensable l’introduction frauduleuse d’une arme terrestre.
Selon le lecteur d’empreintes digitales, il s’agissait d’Olga Bolchakov — récente championne du monde d’échecs. Trente-deux ans. Retrouvée dans son appartement luxueux, constellé d’échiquiers de toutes matières, tout intact, rien de dérangé. Pas de signe de lutte. La porte n’avait pas été forcée.
— Sainte Simone, mais quelle horreur !
Surprise par cette exclamation suraiguë, Mei releva la tête pour découvrir Watanabe Akemi, la légiste, figée sur le seuil : élégante, long blazer satiné bleu pâle, escarpins noirs, grands yeux écarquillés, une main délicatement posée sur sa bouche. Après avoir observé quelques secondes le corps mutilé, la jeune femme se ressaisit et s’inclina légèrement :
— Veuillez excuser ma réaction, madame Chen Mei, mais je dois avouer que, malgré mon expérience, je n’avais jamais vu un tel degré de perforation facio-cérébrale dans un meurtre.
L’inspectrice eut une moue méprisante.
— Veuillez éviter de parler de meurtre avant mes conclusions, madame. Nous ne savons rien du déroulé de cette affaire. Par contre, j’exige que vous me donniez le maximum d’informations anatomopathologiques objectives sur cette femme et ensuite c’est moi, et moi seule, qui déciderai s’il s’agit d’un meurtre ou pas… Est-ce clair ?
Akemi s’agenouilla auprès de la victime et posa un stylet métallique sur les bords de la plaie, prélevant quelques microgrammes de tissus à chaque application. Elle lut les minuscules valeurs qui s’affichaient dans le petit écran latéral :
— À première vue, je dirais qu’il s’agit d’une brûlure à l’acide. Les berges sont noires et sèches. Probablement de l’acide sulfurique…
— N’affirmez rien sans preuve, madame Watanabe.
— Bien sûr. Je dis juste que, compte tenu des lésions, il s’agit vraisemblablement d’acide sulfurique. L’acide nitrique provoque des nécroses jaunâtres, l’acide chlorhydrique des brûlures blanchâtres et l’acide fluorhydrique, un gaz à température ambiante, des liquéfactions tissulaires brunes et gélatineuses…
Agacée par l’assurance tranquille de cette professionnelle dominant son sujet, Mei s’éloigna du corps et fit mine de s’intéresser au travail de ses agentes, afin de répliquer d’un ton négligent mais sec :
— Et quid d’une brûlure électrique ou radique, madame la savante ?
— Pour faire simple, l’intensité au-delà de cinquante milliampères tue par fibrillation ventriculaire cardiaque, sans laisser de trace cutanée. En cas de voltage au-delà de mille volts, les lésions sont limitées au point d’entrée et de sortie du courant, avec des dommages jaune clairs centrés par un point de nécrose. Rien de comparable à notre forme clinique…
— Et pour les lésions radiques ?
— Pour obtenir une telle nécrose, il faudrait au moins vingt-cinq grays, et encore, ce serait très localisé. En imaginant le vol d’aiguilles d’iridium 192 dans un centre anticancéreux, même chargées à cent grays, les planter dans le visage ne provoquerait pas ce cratère nécrotique jusqu’au cerveau. Idem avec des grains de curiethérapie à l’iode 125. Et l’exposition ne tuerait pas immédiatement — nous aurions avant des signes digestifs, cardiopulmonaires, cérébraux…
Silencieuse, l’œil mauvais, Mei se radoucit un peu devant cette apparente maîtrise. Elle détestait cette légiste qui osait lui tenir tête devant ses agentes. Elle devrait payer cet affront — mais plus tard.
La question restait entière. Aucune arme connue sur l’Anneau ne pouvait produire ce résultat. Aucun acide n’avait été retrouvé, ni sur la moquette, ni sur les vêtements, ni sur les mains de la victime — pourtant le premier réflexe d’un être humain touché par un acide est de tenter de l’enlever de son visage. Rien. Pas une trace de lutte. Une porte non forcée. Un mystère parfait.
Quelqu’un, sur cet Anneau interdit aux hommes, venait de commettre un crime que personne ne savait encore nommer.
Éric Marsaudon, Meurtres au gynécée — Thriller dystopique, FYP éditions. Sortie le 7 mai 2026 — 24 €. Prix de lancement exclusif boutique web : 20 €.
Sur l’Anneau, le crime n’était pas censé exister. Trois cadavres prouvent le contraire.