

Extrait — « Le mot tiers-lieu est une arme »
Antoine Burret est sociologue et spécialiste des tiers-lieux. Il a publié la première thèse doctorale et le premier ouvrage en langue française consacrés à ce concept. Dans Nos tiers-lieux, il retrace l’histoire du terme depuis son inventeur, le sociologue américain Ray Oldenburg, jusqu’à ses dérives contemporaines — marchandisation, récupération institutionnelle, instrumentalisation politique — et plaide pour un « droit au tiers-lieu ».
En 1976, Ray Oldenburg a quarante-quatre ans. Un matin, au volant de sa voiture dans les rues de Pensacola, en Floride, il aperçoit par la fenêtre d’une boulangerie des clients qui boivent un café ensemble. Il s’arrête. Revient le lendemain. Et le surlendemain. Il finit par y entrer — et comprend que ce lieu ne vend pas seulement des viennoiseries : c’est un point de rencontre, un espace où des voisins se retrouvent chaque matin avant d’aller travailler. Un endroit qui lui avait manqué sans qu’il s’en rende compte.
Sociologue dans une université de province, ignoré du monde académique, Oldenburg met quinze ans à transformer cette observation en concept. Il cherche d’abord les mots : les expressions anglaises « community space » ou « social space » renvoient à des théories trop complexes. Il faut créer un néologisme. Quelque chose de concis, de neutre, de maniable. Il invente alors « tiers-lieu » — un mot qui désigne le troisième espace, après le domicile et le lieu de travail, celui où l’on retrouve ses voisins sans obligation ni statut social.
Mais Oldenburg ne s’arrête pas à la description. Il construit ses mots comme des munitions rhétoriques. L’objectif est politique : faire prendre conscience aux habitants que si leur vie sociale s’est appauvrie, c’est parce que des urbanistes et des règlements de zonage ont éliminé ces lieux de leurs villes. Si des promoteurs créaient délibérément des quartiers sans lieux de rencontre pour freiner les dynamiques politiques, écrit-il, nous y verrions un acte de trahison. Est-ce moins condamnable quand c’est le résultat d’une simple négligence ?
Depuis, le mot a fait le tour du monde — et a été récupéré par tout ce qu’Oldenburg redoutait. Les chaînes de cafés s’en sont emparées comme argument marketing. Les politiques publiques l’ont instrumentalisé pour légitimer des coupes budgétaires. Les institutions l’ont vidé de sa substance en en faisant un label.
Antoine Burret démêle tout cela avec rigueur et passion. Qu’est-ce qui fait réellement d’un espace un tiers-lieu ? Pourquoi les régimes autoritaires les ont-ils toujours redoutés et cherché à les supprimer ? Comment rétablir ce que le sociologue appelle un « droit au tiers-lieu » — sans lequel la démocratie locale reste lettre morte ?
Antoine Burret, Nos tiers-lieux — Défendre les lieux de sociabilité du quotidien, FYP éditions, 22 €.
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Une lecture indispensable pour tous les acteurs des tiers-lieux ou qui souhaitent le devenir !