
Nos tiers-lieux
Antoine Burret
Qu’est-ce qui fait vraiment d’un lieu un tiers-lieu ?
Extrait gratuit · environ 5 minutes de lecture
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La création d’un mot
« Même ceux qui, de manière intuitive, saisiraient et soutiendraient l’ensemble de mes propos (et ils sont nombreux) se trouvent en déficit de munitions verbales1. » Ray Oldenburg, 1989.
Lorsque j’ai commencé à travailler sur ce livre, j’ai immédiatement cherché à rencontrer Ray Oldenburg. Je voulais discuter avec lui des origines de ce mot qui me hante et m’accompagne depuis tant d’années. Mais en cherchant comment le contacter, je suis tombé sur sa nécrologie. Cela n’avait été relayé nulle part ni par aucun média, en novembre 2022, Ray « Ramon » Oldenburg s’est éteint à l’âge de 90 ans dans la petite ville de Pensacola en Floride où il avait passé la majeure partie de sa vie. Le quasi-anonymat de sa disparition contrastait avec le retentissement que connaît aujourd’hui son œuvre, ou à minima, sa création. Il est en effet connu et cité dans le monde entier pour avoir inventé le mot « tiers-lieu2 ». J’ai alors décidé de creuser sa biographie pour mieux comprendre ce terme. Mais il n’a laissé que peu de traces et c’est au travers des quelques confidences qu’il a partagées dans ses publications et entretiens que j’ai reconstitué son parcours. J’ai découvert un personnage inattendu, un universitaire modeste, à la fois militant, stratège, dilettante et caustique. Oldenburg a mené la bataille du vocabulaire, il a construit des mots et des arguments comme des munitions rhétoriques. En fait, le mot tiers-lieu est une arme.
Les débuts
L’histoire de cette arme néologique remonte aux années 1960 dans la petite University of Minnesota à Duluth où Ramon Oldenburg mène une vie ordinaire d’étudiants en sociologie. Il existe peu d’informations sur cette période, juste une liste d’articles et le constat de l’obtention d’un doctorat tardif, à l’âge de 36 ans. Je me plais à l’imaginer lové dans le confort de son campus et faisant durer le plaisir de la vie étudiante. Il est assistant de recherche, voyage en Europe, flâne sur les rives du lac supérieur et refait le monde en écumant les pubs et les bars universitaires. Pour donner le change, il écrit quelques articles dans le journal du campus, mais aucun sujet ne l’intéresse particulièrement. Il papillonne, écrit sur tout, l’amitié, l’enfance, l’immoralité, la théorie des organisations, la famille ou le catch. Et sa thèse porte sur la question du mariage.
C’est d’ailleurs son propre mariage en 1967 qui le pousse à finaliser sa thèse de doctorat et à prendre un poste d’assistant-professeur en sociologie dans la toute récente University of West Florida. Il s’installe alors à proximité de l’université, dans la station balnéaire de Pensacola où il passera toute sa vie. Il s’occupe de sa famille et pendant de nombreuses années, il ne produit rien d’autre que des rapports officiels sur les questions d’habitation et de mobilité pour le Département d’Urbanisme de sa ville. Il prend ses distances avec les exigences du monde académique et préfère ne pas se mêler à la course à la publication scientifique. S’il continue d’écrire, c’est dans un tout autre registre. Oldenburg s’essaie à la satire. Il prend un pseudonyme et publie dans la maison d’édition new-yorkaise, Frog Croaks, Coassements de Grenouille : Haïku ironique3. Une compilation de courts poèmes satiriques qui prétend se moquer des haïkus japonais et de leurs justifications. Il est difficile d’évaluer la réception de ce livre, mais il n’y aura pas de réédition ni de suite à cet ouvrage et Oldenburg met fin à sa carrière dans l’humour. D’ailleurs, après ce premier livre, il ne publiera plus rien pendant plusieurs années.
En 1976, Ray a 44 ans. Il est un Américain de la classe moyenne dont le quotidien oscille entre sa vie de famille et son travail à l’Université locale. Il s’intéresse à l’évolution des institutions comme le mariage, l’amitié ou la famille. Il habite un lotissement moderne et chaque jour il prend sa voiture pour aller au travail. Un matin, alors qu’il est dans son véhicule, il remarque au travers des grandes fenêtres d’une boulangerie quelques clients qui boivent un café à l’intérieur. Le lendemain, il revoit la même scène, et à nouveau le surlendemain. Chaque matin, il ressent la même sensation d’une boulangerie sereine où les clients se connaissant et partagent un café. Cette ambiance, qui évoque pour lui des souvenirs d’enfance, l’attire de manière irrésistible. Un jour, il décide de s’y arrêter pour en faire l’expérience lui-même. Il réalise alors que ce lieu ne se contente pas de proposer pâtisseries et boissons ; c’est également un point de rencontre pour les hommes de son quartier qui s’y retrouvent chaque matin avant d’aller au travail.
Il y retourne le jour suivant, puis encore le jour d’après, et sans même s’en rendre compte, les clients se transforment peu à peu en amis, tandis qu’il devient un habitué des lieux. Cette boulangerie acquiert une place significative dans son existence et contribue à son bonheur. Pris dans la routine, oscillant machinalement entre son travail et son domicile, il n’avait pas jusqu’à ce jour mesuré à quel point il lui manquait un espace personnel en ville pour retrouver des amis.
En bon sociologue qu’il est, il souhaite approfondir sa compréhension de ce phénomène. Il découvre alors toute une nouvelle vague de critiques qui émergent aux États-Unis sur la détérioration des conditions de la vie dans les espaces publics4. Il explore les travaux sur les sociabilités, les comportements, les langages et les corps dans les espaces publics de Erving Goffman, Edward T. Hall, Albert Scheflen et Julius Fast. Il lit Roger Barker et Robert Sommer sur l’adaptabilité des humains face aux transformations de leur environnement physique et social. Il prend connaissance des critiques de Jane Jacob sur les villes américaines, et des travaux de William H. Whyte. Finalement, il découvre Richard Sennett, dont les idées bouleversent sa perception de la séparation entre la vie privée et la vie publique, ainsi que d’autres penseurs tels qu’Oscar Newman, Christopher Alexandre et Victor Gruen.
