
Vieux cons
Luc Gwiazdzinski et Gilles Rabin
Et si les souvenirs devenaient un point de départ pour se parler ?
Extrait gratuit · environ 4 minutes de lecture
Introduction
Chocs
« L’avenir est la seule chose qui m’intéresse, car je compte bien y passer les prochaines années. »
Woody Allen
Vieux cons. On entre dans le costume par étapes successives, parfois sans s’en rendre compte. Le statut finit par s’imposer. Quelque chose dans le regard des autres. Un léger sentiment de décalage par rapport à l’époque, une petite fissure avant le grand fossé. Puis de petits événements, autrefois insignifiants, que vous prenez comme une claque, un électrochoc.
Bien sûr, au fil des ans, vous avez aperçu dans le miroir les sillons se creuser autour des yeux, les cheveux blanchir ou tomber, la silhouette s’empâter… Votre dernière défaite face à un adolescent survitaminé sur un terrain de tennis — qui vous a dissuadé d’y remettre les pieds — remonte à une vingtaine d’années. Désormais, lorsque vous jouez au foot, c’est avec des gens de votre âge. Et quand le chiffre de 10 000 pas par jour s’affiche sur l’écran de votre smartphone, c’est déjà une victoire. L’ascenseur est devenu plus séduisant que l’escalier. Certains soirs, il vous arrive de vous endormir devant l’écran de télévision comme une « patate de canapé1 ». À l’approche de l’été, vous vous promettez encore de vous mettre au sport et d’arrêter la malbouffe. Le plus souvent, la promesse ne résiste pas à l’épreuve du quotidien.
Depuis l’enfance, vous avez souvent été le plus jeune à oser prendre la parole pendant les repas de famille et à vous exprimer dans les réunions et les cercles de réflexion. Vous avez joui de cette liberté particulière, de cette posture de transgression sans risques, de cette prétendue insolence de la jeunesse. Mieux, vous avez aimé ce statut d’éternel adolescent.
Un après-midi d’été, parmi des personnes assises en cercle dans un pré, vous prenez conscience que vous êtes devenu le plus vieux, l’ancien de l’assemblée. Pire, on vous a sans doute invité pour ça. Les cheveux blancs, la sagesse. Difficile de résister au contre-emploi. Face à une jeunesse hybride et en transition, vous vous surprenez à parler au passé. Alors que les trentenaires dans l’entre-deux hésitent encore entre une ville et une autre, un poste et un autre, alors qu’ils sont ou se disent en transition, vous avez un emploi fixe et une ville d’attache. Vous n’êtes plus en transition. Ou si vous l’êtes, il s’agit d’une autre forme de transition qui a débuté dans les années 1960, celles de votre naissance ou plutôt dans les années 1980, celles de votre pleine conscience.
Un jour, un jeune homme hésite à vous céder un siège dans le tramway. Vous lisez dans ses yeux un mélange de compassion et d’embarras. Vous espérez secrètement qu’il renonce. Un autre, une jeune femme que vous voulez aider alors qu’elle peine à ranger sa valise dans le compartiment supérieur d’une rame de TGV vous rabroue : « Vous m’aidez parce que je suis une femme ? » Pire, un soir où vous animez un débat, quelqu’un se lève pour vous demander : « Pourquoi vous ? » Pourquoi un homme blanc de plus de cinquante ans pour organiser ces échanges et les faire vivre ? Des femmes plus jeunes, plus compétentes peut-être, auraient pu s’en charger. Peu importe le sujet, vous êtes renvoyés à votre couleur de peau, à votre âge et à vos idées, naturellement datées. E-SSEN-CIA-LI-SÉS. Vieux cons.
Naturellement, vous bougez et vous vous activez encore. Mieux, vous surfez et vous multipliez, navigant sur les réseaux qui vous augmentent artificiellement. Vous imaginez le temps où l’on ne vous invitera plus, le moment où vous ne pourrez plus choisir. Alors vous gigotez encore. Vous vous agitez.
Mais les signes ne trompent pas. Parmi les jeunes, certains ne vous écoutent plus. Vos références sont datées. Dans beaucoup d’endroits où vous avez passé un moment de votre vie, vous comptez davantage d’amis morts que vivants. Pire, le voyage vers ces ailleurs vous réjouit de moins en moins. La case cimetière est devenue pesante. L’inventaire des proches disparus ressemblera bientôt à la liste du monument aux morts d’un village de la Meuse. Même chose en consultant le répertoire de votre téléphone et les textos de disparus que vous ne réussirez jamais à effacer.
Sur beaucoup de sujets, vous êtes devenu commentateur. Là où il y a quelques années encore vous vous indigniez et vous démeniez pour imaginer des bifurcations, des solutions, là où vous mobilisiez le banc et l’arrière-ban des amis et des relations pour réagir et construire, vous hésitez, vous gambergez et vous finissez par renoncer, préférant les commentaires à l’action. Alors que vous n’aviez que le mot citoyen à la bouche, il vous arrive même de ne plus voter. Et pour finir, les soirées d’élection que vous viviez en spectateur gourmand vous ennuient.
Ce n’était pas mieux avant. Mais vous y pensez quand même. Vous traînez naturellement un bout de votre existence, la plus grande partie désormais. Moins agile, moins rapide que vos jeunes collègues, vous compensez par vos réseaux, avec ce sentiment que toutes les situations sont finalement les mêmes, que vous saurez gérer ce handicap, car vous avez déjà tout connu à un haut niveau d’intensité. Mais vous êtes désormais au ralenti.
