
L’ivresse
Edward Slingerland
Pourquoi l’ivresse accompagne-t-elle l’histoire des sociétés humaines ?
Extrait gratuit · environ 5 minutes de lecture
Introduction
Les gens aiment se masturber. Ils aiment aussi se saouler et manger des viennoiseries ou des barres chocolatées. Généralement pas tout en même temps, mais c’est une question de choix personnel.
D’un point de vue scientifique, il est admis depuis longtemps que ces plaisirs, par ailleurs très variés, ont un point commun : ce sont des anomalies de l’évolution, des moyens détournés que les humains ont trouvés pour obtenir une récompense à peu de frais. L’évolution nous a dotés de mécanismes qui nous procurent de petites doses de plaisir, par exemple en nourrissant notre corps ou en transmettant nos gènes, afin qu’elle puisse poursuivre son plan. Cependant, depuis des lustres, des primates astucieux ont su se jouer habilement de ce système : ils ont inventé le porno, le contrôle des naissances et la malbouffe, créé des substances qui inondent leur cerveau de dopamine, sans se soucier des objectifs initiaux de l’évolution. Nous sommes des chasseurs invétérés de plaisir. Nous nous empressons de saisir avec délectation la moindre bouffée d’extase chaque fois que nous le pouvons. Lorsque quelqu’un reçoit une dose d’endorphine après avoir dévoré une barre chocolatée ou avalé un verre de rhum, puis s’être donné du plaisir en regardant Pornhub, il reçoit une récompense gratuite. L’évolution doit probablement enrager !
Ce type de faille dans le mécanisme de l’évolution peut être considéré comme une « gueule de bois » de l’évolution, c’est-à-dire que nous sommes en proie à des comportements et des pulsions qui étaient liés autrefois à un processus d’évolution adaptative, mais qui ne le sont plus de nos jours. Notre désir de manger des barres chocolatées est un exemple classique de gueule de bois de l’évolution. La malbouffe est attrayante parce que l’évolution nous a appris à aimer le sucre et la graisse. C’était une stratégie judicieuse pour nos ancêtres, les chasseurs-cueilleurs, hantés par le spectre constant de la faim et de la pénurie. Mais dans nos environnements modernes, où la plupart des gens ont facilement accès à des sucreries, des glucides et des viandes transformées bon marché, le tout parfois conditionné en produit unique favorisant les risques cardiovasculaires, elle déraille sérieusement. L’évolution peut également être subvertie par des « détournements ». Nous avons en effet trouvé le moyen d’exploiter un système de plaisir conçu à l’origine pour récompenser des comportements adaptatifs. La masturbation est un exemple typique de détournement. Les orgasmes sont censés nous récompenser d’avoir des rapports sexuels reproductifs, facilitant ainsi la transmission de nos gènes à la génération suivante. Cependant, nous pouvons tromper notre corps pour qu’il nous donne cette même récompense, de manière illimitée, sans que cela soit productif pour l’évolution.
Dans les milieux scientifiques, la question de savoir si notre goût pour l’alcool est de l’ordre du détournement ou de la gueule de bois de l’évolution fait débat. Les partisans de la théorie du détournement prétendent que les boissons alcoolisées nous font nous sentir bien parce que leur ingrédient actif, l’éthanol, déclenche la libération de substances chimiques de récompense dans notre cerveau. Il s’agit d’un défaut de conception : ces substances chimiques sont en fait destinées, à travers le processus de l’évolution, à récompenser un comportement véritablement adaptatif, comme manger des aliments nutritifs ou précipiter votre ennemi dans un gouffre. Mais le cerveau peut être trompé, et l’éthanol est l’un des moyens les plus faciles d’y parvenir. Les partisans de la « théorie de la gueule de bois » entrevoient, quant à eux, plusieurs pistes pour expliquer comment le désir de s’enivrer, ne serait-ce que modérément, a pu être adapté, s’agissant de nos ancêtres, au cours de l’évolution, mais ils affirment que ce désir est devenu totalement inadapté dans notre environnement moderne.
Qu’il s’agisse d’une gueule de bois ou d’un détournement, les erreurs du mécanisme de l’évolution persistent parce que la sélection naturelle n’a pas encore pris la peine de les traiter. Cela tient principalement au fait que les coûts qu’elles impliquent sont relativement mineurs ou ne sont devenus problématiques que très récemment. L’évolution peut se permettre de fermer les yeux sur la masturbation tant que notre soif d’orgasmes permet de transmettre suffisamment de gènes à la génération suivante. La malbouffe est un problème contemporain, propre au monde développé. L’alcool est également une chose que l’évolution pouvait se permettre d’ignorer, du moins jusqu’à une période relativement récente. En effet, l’alcool, comme le sucre, n’est présent qu’en petites quantités dans le milieu naturel. Il faut beaucoup de patience pour que des fruits qui fermentent naturellement puissent nous procurer une sensation d’euphorie. Ce n’est qu’avec l’avènement de l’agriculture et les procédés de fermentation à grande échelle — il y a environ 9 000 ans, un simple battement de cil dans la chronologie de l’évolution — que l’alcool est devenu accessible à un grand nombre de personnes, poussant les humains, vulnérables, sur la pente glissante de l’ivresse, des week-ends gaspillés et des foies endommagés.
Une erreur caractéristique de la vision évolutionniste de la consommation d’alcool ou d’autres substances chimiques enivrantes est de considérer l’ivresse, la défonce, la masturbation ou l’ingestion de malbouffe comme un vice absolu. Un vice est une pratique régulière procurant un plaisir éphémère qui, dans le meilleur des cas, est une perte de temps, mais qui est en définitive nuisible pour soi-même et pour les autres. En effet, même le plus fervent adepte de la masturbation devrait admettre que, toutes choses égales par ailleurs, il existe probablement des façons plus productives de passer ses week-ends. Se livrer à ces pratiques peut procurer une sensation de bien-être, mais cela ne nous mène à rien.
