
Le design des choses
Jean-Louis Frechin
Comment le design transforme-t-il nos objets, nos services et nos usages ?
Extrait gratuit · environ 4 minutes de lecture
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Desseing, le design des choses
« Les hommes doivent contribuer au bien et à l’agrandissement de la société à laquelle ils sont redevables des commodités et des agréments de la vie dont ils jouissent. »
(Secrets concernant les Arts et Métiers, 2 tomes, Jean de la Rivière, marchand libraire à la Cour, 1716.)
Les « choses » nous interpellent, elles agrémentent, servent ou altèrent nos vies. Elles nous entourent, mais sont difficiles à décrire tant leur forme peut être multiple. Elles désignent aussi bien des concepts et des biens que des situations et des systèmes liquides ou fluides. On peut les nommer, mais elles sont parfois difficiles à décrire, à l’exemple de la monnaie, de la pollution ou des objets contemporains. Le mouvement permanent des choses, qui définissent et régissent nos existences, rend dynamiques et constants leur état et leur forme quand elles en ont.
Quand elles se présentent à l’esprit ou à la vue, les choses, devenues « objets », prennent forme en tant que produits, services, situations, systèmes ou organisations. Nous appellerons donc ici objets tout résultat de l’activité humaine pour la production de biens, de services, d’espaces, d’organisations ou d’événements. Quels sont leur raison d’être, leur forme, leur état et leur mode de production ? Ces objets se représentent, se conçoivent et se dessinent. Nous les avons d’abord conçus pour nous, puis, pour le voisin, en échange de quelque chose, ensuite, pour des inconnus, contre de la monnaie. Les objets portent une âme, la nôtre : nous les faisons, nous les utilisons ou nous les aimons tout simplement. Aujourd’hui, à l’heure où les choses deviennent envahissantes, virtuelles et parfois destructives, l’âme des choses devient un enjeu de création.
Les objets génèrent de la valeur et produisent des valeurs, des signes. Ils sont témoins de la façon dont nous pensons l’époque et dont nous avançons pour régler les problèmes et la marche du monde. En cela, les objets sont un baromètre éclairant de nos états, de nos cultures et de nos rêves. Ainsi, faire de bons objets, c’est d’abord les faire pour les hommes, par-delà les fonctions, afin de toucher leur âme, leur intelligence, et servir leurs désirs et leurs activités. On appelle cela le design.
Le design a ceci de formidable qu’il offre à chacun, et en premier lieu à celui qui le pratique, la possibilité de se définir. Le terme design porte en lui cette confusion élastique, parce qu’il est tiré d’un mot anglais, alors que sa genèse est avant tout européenne. Plus qu’une méthode ou un métier, le design est une activité et une discipline. « Designer n’est pas une profession, c’est une attitude », disait le peintre hongrois, qui fut notamment professeur au Bauhaus, László Moholy-Nagy (1895-1946).
La France n’est pas un pays de design, comme elle n’est pas un pays d’industrie. Son histoire politique, patrimoniale et agricole, la séparation de l’utile et du futile, dessine un pays de designers souvent cantonné aux arts de vivre. Si on le compare à l’Angleterre, à l’Allemagne, mais aussi à l’Italie, notre pays est un véritable paradoxe. Les tensions entre notre esprit abstrait et cartésien, notre goût prononcé pour les idées plus que pour la production, notre attrait pour les sciences plus que pour la technique, notre tradition des arts décoratifs, la prégnance de nos écoles de commerce, de gestion et d’ingénieurs, le rôle de l’université, l’absence de transdisciplinarité, la spécificité de notre tissu de PME et notre incapacité à concilier les approches artistiques et économiques, tous ces facteurs n’ont jamais favorisé une totale intégration du design dans nos politiques industrielles et sociales.
Le design est un engagement. Faire du design, c’est savoir expliquer pourquoi et en quoi il nous est utile, c’est réfléchir à ce qu’il pourrait (ou devrait) devenir, notamment en Europe, et comment le pratiquer. Le designer doit être un ambassadeur de sa pratique et, en tant que penseur de sa discipline, il doit s’interroger sur la manière de définir et d’appréhender le design et prendre conscience de la complexité de la tâche.
La mutation numérique en cours bouleverse nos sociétés autant qu’elle déclenche, par effet de causalité, de nouvelles opportunités et de nouvelles manières de faire du design. Son succès va-t-il le condamner à devenir une méthode dont les ingrédients n’ont peu ou prou rien à voir avec son génie ? En France, les responsables publics et les instances académiques du design ont-ils vraiment pris la mesure des évolutions et des implications de la création dans un monde devenu numérisé ? Pourquoi est-il si difficile de penser la société avec le numérique ? Pourquoi le design en est-il quasi absent ? Qu’avons-nous manqué ou négligé ?
Écrire sur le design, pour quoi faire me diriez-vous. Le design change malgré lui et parfois en dehors de lui ! Avec ce livre, j’ai d’abord voulu partager mon engagement pour le design, et, en tant que praticien, impliqué dans l’industrie, la culture, le numérique et l’enseignement, j’ai tenté de le définir. Ensuite, c’est un design en mutation que je vous propose de découvrir par de multiples imbrications entre histoire, culture et innovation. Cet angle permet d’appréhender les chemins que pourrait prendre cette activité au xxie siècle, tout en offrant un cadre d’exploration des enjeux de l’époque.
