
Liker sa servitude
Louis de Diesbach
Pourquoi acceptons-nous de confier autant de notre vie aux plateformes ?
Extrait gratuit · environ 5 minutes de lecture
Introduction
En 2006, la couverture tant attendue du magazine Time dévoilant sa « Person of the Year » en a déboussolé plus d’un : sur un fond gris-blanc se détachaient les contours d’un ordinateur. Au beau milieu de l’écran, triomphaient ces quatre caractères énigmatiques : « You ». Louant la naissance du « web 2.0 » et la participation de tout un chacun à cette nouvelle société, le magazine célébrait l’avènement d’un nouvel âge démocratique où chacun peut donner son avis — et où chacun sera amené à le faire.
Quatre années plus tard, en 2010, le même magazine nommait, pour la même distinction, Mark Zuckerberg — signant potentiellement la défaite de ce que la rédaction semblait espérer : un régime démocratique et égalitaire, une plus grande liberté pour toutes et tous. Obnubilés devant des écrans, les lauréats du prix de 2006 — c’est-à-dire nous tous — se retrouvent finalement abêtis par une flopée de contenus faits sur mesure, semblant réaliser la prévision de Hans Jonas qui faisait du progrès technique un nouvel « opium des masses », remplaçant la religion au même titre que l’éthique hacker a supplanté l’éthique protestante.
C’est bien ce progrès technique et sa dimension toujours plus efficiente, oublieuse et dédaigneuse d’un bon nombre d’autres valeurs qui doit nous préoccuper. Il semble qu’aujourd’hui, « dans le monde où nous vivons, tout tourne autour du temps » écrivait Jean d’Ormesson1, et que la victoire de l’être humain sur quelques minutes doit être célébrée comme le plus grand des accomplissements, même si celui-ci est fait au mépris de l’autonomie, de la liberté ou de la démocratie républicaine. Ces dernières années, de nombreux témoignages et documentaires sont venus alerter notre société sur le péril dans lequel se trouvaient ces valeurs. Google, Facebook et consorts ayant pris la tête d’une nouvelle dictature tacite dont la force asservit les internautes. Cependant, après de telles révélations, de tels scandales, l’usage et la popularité de ces plateformes n’ont, pour ainsi dire, pas été affectés par ces nouvelles. Au-delà d’un simple étonnement, on peut se demander quels sont les leviers de ce qui semble être un dangereux phénomène de société.
Pour le comprendre, il faut tout d’abord se plonger dans l’histoire, mais surtout dans les rouages des acteurs de la toile : Google, Twitter, Facebook, Instagram, Snapchat, mais aussi Amazon ou encore YouTube. Tous ont leur part dans cette mascarade liberticide. Il s’agit ici de comprendre véritablement la mécanique d’Internet et des réseaux sociaux, leur business modèle, l’accaparement des données personnelles à des fins comportementales et ce que Shoshana Zuboff nomme « capitalisme de surveillance », c’est-à-dire un système économico-politique qui « revendique unilatéralement l’expérience humaine comme matière première gratuite destinée à être traduite en données comportementales », le tout ayant pour but « de nous automatiser » à des fins mercantiles et économiques2. On peut également s’essayer à l’exercice difficile et périlleux de cadrer les notions de liberté et d’autonomie, étape indispensable dans une volonté de montrer qu’elles sont en danger.
Cela nous mènera tout naturellement aux différents pièges, trucs, techniques et méthodes que les réseaux sociaux, Facebook en tête, utilisent pour manipuler, assoupir et asservir leurs utilisateurs. De la génération d’addiction à l’automatisation des choix en passant par une modification de la perception de la réalité, l’arsenal des géants du numérique est tout aussi impressionnant qu’il est terrifiant. Cependant, malgré la terreur, on ne peut que constater que de nombreux utilisateurs sont très satisfaits des plateformes numériques, y trouvant des bénéfices qu’ils ne peuvent apparemment trouver ailleurs. On est alors en droit de se demander s’ils sont mus par une motivation utilitariste : « peine contre plaisir » et « coûts contre bénéfices » ? Cela pourrait être le cas si les coûts subis étaient réellement compris et cernés par les internautes, or — et on retrouve là tout l’art de la manipulation —, ce n’est pas le cas. Les techniques de Google se veulent subversives et les utilisateurs n’y voient que du feu, aveuglés par la gratuité, la rapidité et le travail de fond des équipes behavioristes de l’entreprise de Mountain View.
Mais, on l’a bien vu, des lanceurs d’alerte ont dévoilé le pot aux roses et ont levé le voile sur les techniques utilisées par leurs précédents employeurs. Les individus ne peuvent donc plus, de toute évidence, se cacher derrière leur ignorance pour justifier leur asservissement. La servitude volontaire des utilisateurs, théorisée il y a près de 500 ans par La Boétie, se trouve au cœur de cette dynamique d’auto-aveuglement. Il faut tâcher de la comprendre et de l’expliquer en mobilisant des sources philosophiques aussi diverses qu’éclairantes, d’Emmanuel Kant à Hans Jonas, en passant par Shoshana Zuboff, Gaspard Kœnig ou Éric Sadin. Il est également important de réfléchir à nouveau sur le rôle des entreprises : pouvons-nous en attendre qu’elles se conduisent mieux ? Nos recherches et nos travaux nous poussent à répondre par la négative — business is business — et les entreprises numériques se comportent comme le cadre social, juridique et politique les y autorise — don’t hate the player, hate the game3.
Est-ce alors, ce « game » qu’il faudrait tenter d’influer ? Quel rôle le politique a-t-il à jouer ? Peut-il, à coups de régulations et de discussions dialogiques, tenter de faire évoluer un nœud qui semble se resserrer d’année en année ? Comment peut-il redevenir ce Léviathan que Thomas Hobbes voyait en lui il y a déjà plusieurs siècles ? Nous clôturerons ce travail par une réflexion plus douce, voire poétique, sur notre nature humaine et son rapport à la technique, amenant au débat philosophique.
